Pour Riccardo Petrella rendre illégale la pauvreté c’est mettre hors-la-loi la richesse inégale, injuste et prédatrice. Et ce n’est vraiment pas l’évolution que suit notre société en crise.

Qui dit pauvreté (celle-ci n’est pas seulement une question d’argent) dit appauvrissement et, surtout, exclusion. La pauvreté est fille de l’inégalité. Une société qui valorise l’inégalité entre les personnes par rapport aux droits/devoirs crée nécessairement la pauvreté, ce qui n’est pas le cas des sociétés qui cherchent à être justes.

Une question de société

L’histoire et la réalité montrent qu’on ne naît pas pauvre (ou riche), on le devient. Il n’y a pas de ” naturalité ” et de ” inévitabilité ” de la pauvreté. Pendant des décennies, les sociétés scandinaves ont réussi à éliminer la pauvreté. En revanche, les Etats-Unis qui glorifient les meilleurs, les gagnants, les plus compétitifs ont toujours été caractérisés par une forte proportion de pauvres. Aux yeux des Américains, c’est normal, les pauvres étant des perdants. On peut réduire voire éradiquer la pauvreté ou l’engendrer, la pérenniser. La société injuste fabrique la pauvreté.

Dès lors, ce n’est pas davantage de richesse – comme le prétendent les dogmatiques de la croissance économique à l’aune du PIB – qui élimine la pauvreté. Une richesse définie et poursuivie en fonction des intérêts des privilégiés et des puissants, produite sur des bases prédatrices et par des méthodes élitistes, puis distribuée de manière inégalitaire et irrespectueuse des droits humains et sociaux est, en revanche, fort génératrice de pauvreté et d’exclusion.

Déclarer illégale la pauvreté c’est déclarer illégaux les facteurs et les mécanismes qui au niveau des lois, des institutions et des pratiques sociales collectives engendrent et renforcent les processus d’appauvrissement et d’exclusion. Les exemples sont légion en ce qui concerne le traitement inégalitaire entre hommes et femmes, entre fidèles des croyances religieuses différentes, entre catégories sociales privilégiées et les familles dites de ” bas niveau “….Il en est de même de l’accès aux biens essentiels et insubstituables pour la vie en cas de marchandisation, privatisation et financiarisation des services ” publics ” liés à ces biens. Lorsqu’une société fait payer par le ” consommateur ” un bien/service dont l’accès est défini par ailleurs comme un droit humain de tout citoyen, les facteurs et les mécanismes d’appauvrissement et d’exclusionjouent à plein régime. Et que dire de la vente massive des terres africaines et leur achat par les Chinois, les Européens, les Brésiliens, les américains USA, véritable expropriation du futur des populations africaines qui verront leur appauvrissement s’étendre sur les 9OO millions d’Africains censés naître d’ici 2050 d’après les estimations démographiques de l’ONU ?

Il y a appauvrissement et pauvres car il y a enrichissement et riches. C’est le système de richesse inégale, de nos temps spécifique à la société capitaliste de marché et aux sociétés dictatoriales collectivistes oligarchiques, qui produit et alimente l’appauvrissement et l’exclusion du grand nombre. La pauvreté en est le résultat.

Les mesures de sortie de crise renforcent l’appauvrissement

L’échec des politiques dites de lutte pour l’élimination de la pauvreté, menées notamment ces quarante dernières années à partir des années ’70, sous l’impulsion voire le diktat des groupes sociaux dominants des pays ” riches ” du Nord, est évident, à quelques rares exceptions ” locales “. Il est dû essentiellement au fait qu’elles ont porté uniquement sur les manifestations de la pauvreté. Elles ont cherché à remédier à ses effets les plus douloureux, atténuer ses ravages, compenser les dégâts. Elles ne se sont pas attaquées délibérément – il ne pouvait en être autrement – aux facteurs qui engendrent et alimentent les processus de promotion et de maintien du système de richesse inégale. Aujourd’hui un ouvrier spécialisé de la FIAT en Italie doit travailler 113 ans pour ” gagner ” ce que l’administrateur délégué du groupe financier-industriel multinational turinois gagne en un an. Dans les années ’50, il devait travailler un peu plus de 30 ans. Or quelles sont les priorités économiques et sociales des mesures dites de sortie de la crise adoptées par les mêmes dirigeants européens qui ont déclaré 2010 l’année européenne de la lutte contre la pauvreté ? Utiliser l’argent public, des Etats, des citoyens, pour recapitaliser les banques (celles qui gouvernent la FIAT en sont aussi les bénéficiaires) et réduire les dépenses publiques sociales au plan de la sécurité sociale, de l’emploi et du travail, et vendre au privé les services publics. Des politiques nécessairement défavorables aux groupes sociaux plus fragiles et vulnérables et qui nécessairement augmenteront les processus d’appauvrissement, sans pour autant toucher à la richesse des groupes sociaux riches auxquels l’administrateur délégué de FIAT appartient.

Changer de politique

Que faire ? Est-ce réaliste de penser pouvoir modifier significativement le cours actuel des choses ? Oui. A très court terme, il faut enlever aux opérateurs financiers le pouvoir politique de décision qui leur a été donné par les dirigeants politiques élus. Ces derniers doivent cesser, immédiatement, de maintenir l’indépendance politique de la Banque Centrale Européenne et l’autonomie politique de la Federal Reserve Bank des USA. Ils doivent mettre hors-la-loi les marchés spéculatifs des dérivés et arrêter la liberté des marchés des devises (la monnaie ne peut pas être une marchandise elle-même !). Il faut qu’ils stoppent de financer les banques (elles sont toutes privées !) et de couvrir les énormes dégâts qu’elles ont produits ces 30 dernières années par leurs mauvais choix et leurs politiques néfastes (dernier cas à l’ordre du jour, la faillite de DEXIA : ce ne sont pas les dépenses publiques qui en sont à l’origine ni les citoyens qui ” auraient vécu au-dessus de leurs moyens ” ! Dès lors pourquoi leur faire payer les dégâts pour de nombreuses années à venir ?). Il appartient, enfin, aux gouvernements de mettre fin au monopole d’évaluation économique du monde qu’ils ont accordé notamment à trois sociétés privées financières des Etats-Unis ! Les mesures proposées sont tout à fait possibles et réalistes car les situations à modifier ont été créés par des décisions prises par nos gouvernements. Ceux-ci peuvent, donc, rétablir la primauté du politique public au service de l’intérêt commun des citoyens qu’ils ont totalement expropriés de leur pouvoir et de leurs droits au cours des quarante dernières années. A moyen et à long terme, il faut éradiquer les causes de la richesse inégale et de la société de la croissance prédatrice de la vie en abrogeant les lois qui les favorisent, en éliminant les institutions et les organismes qui les gèrent et les promeuvent, en bannissant les pratiques sociales qui les légitiment.

Comme le XIX siècle fut le siècle de la déclaration de l’illégalité de l’esclavage, de même le XXI siècle doit rester dans l’histoire de l’humanité comme le siècle de la déclaration de l’illégalité de la pauvreté, de l’inégalité entre les êtres humains par rapport aux droits (et responsabilités) à la vie et pour la vie. Les pauvres sont des êtres humains dignes. L’existence de la pauvreté est indigne d’une société qui se dit civilisée.

Riccardo Petrella, Professeur émérite de l’Université Catholique de Louvain (Belgique)

Economiste et politologue, Riccardo Petrella est considéré comme un des penseurs de l’altermondialisme Il a fondé en 91 le groupe de Lisbonne, qui réfléchit de manière critique sur les formes de la mondialisation. Depuis des années, il se bat pour le droit à l’accès à l’eau. Son dernier ouvrage : ” Pour une nouvelles narration du monde “, (Ecosociété 2007) est une critique du fonctionnement de la société capitaliste actuelle.

[http://www.rtbf.be/info/opinions/detail_declarer-illegale-la-pauvrete?id=6930143]

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